lundi 1 septembre 2008

Trois couleurs

"Peut-on tuer les montagnes, les fleurs ? Oui, on peut. Le soldat tire et le danseur tombe. Une pluie de feu et de sang sur les montagnes, les fleurs, le soleil. Le garçon est tombé et ne se relève pas. Sous la poussière et le sang, le vert, le rouge et le jaune ternissent et se mélangent."

• S. Alexie, Kawa le Kurde, roman, L'Harmattan, 2005.

jeudi 28 août 2008

Le Pays-des-mots-gelés

"Il existe, entre les monts d'Arménie et la plaine basse de l'Irak, entre le plateau du Taurus et les contreforts du Zagros, un pays où les mots sont hors-la-loi et pour cela se figent et gèlent dans la bouche des hommes.

Ce pays est le Pays-des-mots-gelés et ses habitants ont aujourd'hui une existence des plus mystérieuses. Ils furent là sans être là, ils sont là toujours, mais c'est un grand sans-gêne de leur part, car il a été prévu et décrété de toute éternité que jamais ils ne furent. Jamais. Ils n'existent pas. Ce peuple est une invention, un brûlot d'agitateurs, et depuis la plus haute antiquité il n'y eut sur ces terres que le vide. Les tumulus, les palais enfouis, les églises à coupole, les monastères de pierre, les bergers des montagnes, les nomades des tentes, les commerçants, les drogmans, les tisseurs de kilims, les seigneurs des châteaux, les guerriers redoutables aux beaux chevaux, furent et ne furent pas, car depuis toujours, et pour toujours, il n'y eut pas de ces gens dans ce pays. Et tout ce qui affirme le contraire doit être détruit. Et comme les mots sont plus indiscrets que les hommes, ce pays eut la particularité d'y voir déclaré sa langue hors-la-loi, alors que ses utilisateurs, officiellement, n'avaient jamais vécu.

Mot gelés, figés, interdits, mots honteux et clandestins sortis de bouches inexistantes."

• S. Alexie, Kawa le Kurde, roman, L'Harmattan, "Lettres kurdes", 2005.

• Stèle de victoire du roi Naram-Sîn, dynastie d'Akkad, vers 2254-2213. Paris, Musée du Louvre.

Unicité

'Mes sujets sont ma duplication'
Zohak faisait tout pour que s'accomplissent les promesses du voyageur. Il s'appliquait à couvrir l'empire des signes distinctifs de sa personne, de sorte que l'Iran soit un miroir du roi et de ses fantaisies. Ainsi, il osa soutenir cette hérésie inouïe, qui fit frémir les mobeds : que si le souverain était unique, son peuple se devait de l'être aussi. Tous, Mèdes, Mannéens, Lyciens et Perses, se devaient d'oublier ce qu'ils étaient, oublier leurs langues et leurs origines pour adopter celles du roi.
'Mes sujets sont ma duplication'
Et les mobeds avaient pâli.
- Mais Sire, un roi doit régner sur la pluralité du monde, il doit rassembler en lui tous les caractères du monde.

Mais le roi avait secoué la tête, avec son inimitable sourire. Et il répondit que non, que c'était au monde pluriel de s'unifier sous un monarque singulier, afin de ne plus ressembler qu'à lui. Et dans les écoles, on ne parlerait plus que la langue du roi et chaque nouveau-né devait être nommé dans la langue du roi. Et il advint une chose étonnante : chaque règne connaît ses opposants et ses bannis, mais sous le règne de Zohak, les mots eux-mêmes furent mis hors-la-loi. Et le roi se réjouit car il avait atteint ce qu'il désirait : un univers singulier, calqué sur sa personne. Et tout ce qui n'émanait pas de lui était retranché du monde."

• S. Alexie, Kawa le Kurde, roman, L'Harmattan, "Lettres kurdes", 2005.

Paroles craintives (5)

"Un romancier ne soutient de son autorité la cause de l'illusion que pour en faire la forme visible du vrai. Il ne peut donc se délivrer du mensonge qu'en exploitant les ressources multiples du mensonge. (De cette origine – accession à la vérité par le détour du mensonge – l'oeuvre tire ses contradictions et ses ambiguïtés.) Quand il donne au mensonge un corps et s'approprie son langage, ce ne peut être qu'à la seule fin d'instituer un monde de vérité. Autrement dit encore, le langage romanesque n'assure sa fonction qu'en recourant aux moyens dont se sert le mensonge, et c'est même, paradoxalement, la seule fonction qu'il puisse accomplir en toute vérité."

• Louis-René des Forêts, Voies et détours de la fiction, Fata Morgana, 2003.
[Tel Quel numéro 10, 1962]

Zohak attaché au mont Damavand, Shahnameh de Baysanghori (1430) - © The Gulistan Palace Museum, Tehran. Photo: Amin Mahdavi


Paroles craintives (4)

"J'écris cette histoire qui advint aux commencements du monde, et qui est donc l'histoire de la première tyrannie du monde, de la première révolte du monde et des premiers mensonges du monde. Auparavant, on disait ce qui était, et tout ce qui était, était dit. Zohak, le premier, mentit sur le monde pour le conformer à sa volonté. Ce premier mensonge engendra une longue théorie de peurs et de mensonges, car le mensonge ne va jamais sans peur et la peur oblige à mentir. Les mots, pour la première fois, servirent à dire ce qui n'était pas, et par la suite, ce qui était dit sans être, devenait plus réel que ce qui était sans être dit. Et de plus en plus d'hommes eurent peur et donc mentirent, et à la fin, nous ne fûmes plus qu'un nombre très restreint à dire la vérité."

Et alors nous avons commencé à écrire car la parole craintive a trouvé à se dissimuler dans le silence, et l'ombre sied aux pages que l'on noircit comme la vérité de la nuit. La parole est brave, claire éblouissante. L'écriture se tait, elle est une effraction, elle est crainte toute entière, un combat sournois, apeuré, contre la peur elle-même. Les diseurs sont des lions. Nous sommes les renards de la nuit."

• S. Alexie, Kawa le Kurde, roman, L'Harmattan, "Lettres kurdes", 2005.

Paroles craintives (3)

"Cette tentation du silence définitif habite tout écrivain, et cependant c'est un fait remarquable que très peu y succombent, comme si une force mystérieuse leur retirait le droit et jusqu'au pouvoir de prendre une décision aussi grave. 'Se taire, dit Blanchot, est une manière de s'exprimer dont l'illégitimité nous relance dans la parole'."

• Louis-René des Forêts, Voies et détours de la fiction, Fata Morgana , 2003.

Paroles craintives (2)

"Tout ce qui ne peut se dire qu'au moyen du silence, et la musique, cette musique des violons et des voix venues de si haut qu'on oublie qu'elles ne sont pas éternelles"

[...]

"Tout ce qui ne peut se dire que dans un excès de mots fébrilement jetés sur la page comme autant de coups de dés malchanceux, la mise chaque fois renouvelée en pure perte jusqu'à dilapider ses dernières ressources et se retirer d'un jeu auquel on feindrait de ne s'être prêté que par dérision, sans nul souci du gain, sans nul attrait pour ses vertiges... Mais parler en termes de jeu – où l'être jouerait en se perdant – c'est méconnaître la nécessité d'un mouvement qui de tout son poids s'oppose à la désinvolture qu'affiche le beau joueur faisant avec une froide élégance contre mauvaise fortune bon coeur pour dissimuler son dépit d'avoir rirsqué et manqué sa chance."

• Louis-René des Forêts, Ostinato, Mercure de France, 1997.