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jeudi 28 août 2008

Paroles craintives (5)

"Un romancier ne soutient de son autorité la cause de l'illusion que pour en faire la forme visible du vrai. Il ne peut donc se délivrer du mensonge qu'en exploitant les ressources multiples du mensonge. (De cette origine – accession à la vérité par le détour du mensonge – l'oeuvre tire ses contradictions et ses ambiguïtés.) Quand il donne au mensonge un corps et s'approprie son langage, ce ne peut être qu'à la seule fin d'instituer un monde de vérité. Autrement dit encore, le langage romanesque n'assure sa fonction qu'en recourant aux moyens dont se sert le mensonge, et c'est même, paradoxalement, la seule fonction qu'il puisse accomplir en toute vérité."

• Louis-René des Forêts, Voies et détours de la fiction, Fata Morgana, 2003.
[Tel Quel numéro 10, 1962]

• Zohak attaché au mont Damavand, Shahnameh de Baysanghori (1430) - © The Gulistan Palace Museum, Tehran. Photo: Amin Mahdavi


mardi 13 mai 2008

Mon livre-poisson : ma rivière

"Voilà une autre chose que je déteste : l'authenticité. Le vrai restaurant. Les vraies gens. Les vraies choses. La vraie vie. Rien de plus faux. La vie est un concept d'ailleurs"*

Je suis un écrivain japonais n'est pas un vrai livre. C'est peut-être une chambre (et en abyme, toutes les autres). C'est assurément un espace ouvert, "un long regard" fluide, où se mêlent, dialoguent puis dérivent, voix, faux et vrais semblants, clichés, livres et lieux.
C'est un livre-rivière, un livre-poisson.


• Dany Laferrière, Je suis un écrivain japonais, Grasset, 2008.

mercredi 19 mars 2008

Un trop grand Nom peut abolir le hasard

Mademoiselle Frog tenait à vous parler d'un livre qu'elle a mal aimé, ou peu aimé si l'on préfère : Le Sultan de Palerme, premier volet du "Quintet de L'Islam" de Tariq Ali, auteur anglais né au Pakistan.

La période et le lieu approchés par ce livre-là sont tout à fait passionnants – c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Mademoiselle Frog est sortie de son étang : le XIIe siècle sicilien, Roger II, une ville-crase où se côtoient mosquées, églises et synagogues et, cerise sur le gâteau, le géographe Idrîsî pour personnage principal... Il y avait de quoi sortir son plus beau nénuphar !
Pour autant, s'il reste d'une lecture plaisante, Le Sultan de Palerme n'est pas un bon roman, c'est du moins ce que croit Mademoiselle Frog. Mais laissons-là s'expliquer :

"Ce qui m'a déçue le plus, c'est sans aucun doute la manière dont l'auteur n'investit pas son personnage, celui d'Idrisi, je veux dire. Il y avait sans doute trop de vacuité et trop de repères à la fois pour l'historien qu'est Ali... un espace que le romancier n'a visiblement pas su exploiter."

Mademoiselle Frog se tait, feuillette le livre maladroitement, balaie une page d'un regard triste, puis reprend :

"A aucun moment, je n'ai pu accepter le pacte fictionnel, tout ce que je lisais me semblait suspect. On ne me racontait pas là une histoire, on me racontait l'Histoire... qui elle aussi finissait par sonner faux ! Au bout du compte, je n'adhérais à rien.

Tenez, le statut de géographe par exemple, cela même semble l'embarrasser, cet aspect du personnage n'est convoqué qu'en des formes anecdotiques, le plus souvent en soupirs faciles Aaaah mais il me faut finir mon livre...
Alors il se réfugie dans la vie présumée intime du savant : ses amours, ses enfants, ses coups de queue, son sperme. Mais même l'illustre sperme n'atteint pas la magie de la fable : la sauce ne prend pas, si je puis dire.

On pense alors à Umberto Eco, et on se met à rêver qu'il s'empare d'Idrisi... Mais on comprend bien que lui ne le ferait pas : il se fabriquerait un Baudolino et lui ferait rencontrer Idrisi... Et c'est sans doute ce qu'a voulu faire Ali, je veux dire, se faire rencontrer les êtres, le temps et les choses, du moins si l'on en croit l'intitulé prometteur du premier chapitre : Considérations d'Idrisi sur les commencements et les rencontres du hasard. Et bien moi je crois que Tariq Ali a laissé s'échapper le hasard, et pour le coup, un peu de littérature."